Sunil Gupta et les vertiges de l’amour

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Le 23 mars, l’Alliance Française de Delhi a accueilli le photographe de renommée internationale Sunil Gupta, ayant notamment exposé au centre Beaubourg à Paris dans le cadre de l’événement Paris-Delhi-Bombay. L’occasion de découvrir une œuvre audacieuse, traitant de cette notion polémique et encore tabou dans de nombreux pays qu’est l’homosexualité.

Sun city
Sun city

Sun City
Sunil Gupta est venu présenter à la Galerie Romain Rolland de l’Alliance Française de Delhi plusieurs de ses œuvres réunies sous le titre Sun City & Other Stories. Sun City est un récit visuel et fictif librement inspiré du court-métrage de Chris Marker La Jetée (1962), qui sera projeté en parallèle de l’œuvre de Gupta. Ce film de science-fiction peut être qualifié de «photo-roman», explorant un souvenir d’enfance du narrateur et personnage principal. Le premier «instantané» le montre contemplant sa propre mort, une scène que l’on retrouve à l’identique à la «fin» de son voyage dans le temps. Sunil Gupta entretient un rapport très étroit avec le film de Marker, qu’il a vu il y a de nombreuses années. Il l’associe en particulier à la France et à la ville de Paris, cadre de la scénographie de Sun City. De manière générale, le cinématographe est à l’origine de son intérêt pour la photographie.
Sunil Gupta a décidé de conserver la structure elliptique de l’œuvre de Marker, composé de différents «instantanés», mais a substitué au contexte d’apocalypse nucléaire originel celui plus contemporain des ravages provoqués par la diffusion du VIH. D’autre part la possibilité  d’une romance hétérosexuelle est remplacée par l’histoire d’une relation entre un immigrant indien et un homme français plus âgé.
Les photographies de Gupta saisissent différents instants de son parcours initiatique, entre scènes d’extérieurs avec son amant et scènes d’intérieur dans l’univers d’un sauna gay en France, que le « héros » découvre progressivement, cheminant peu à peu vers davantage d’intimité avec différents partenaires anonymes.
Celui-ci se trouve confronté à deux frontières majeures, d’une part celle résultant de la différence de langue et de culture, et d’autre part celle liée à sa sexualité considérée comme «anormale». En effet, l’homosexualité n’est plus recensée parmi la liste des maladies mentales en France que depuis 1981. En Inde, il a fallu attendre 2009 pour que soit supprimé un texte de loi colonial qui définissait «le sexe non naturel» comme un crime susceptible d’une peine de dix ans d’emprisonnement.

L’homosexualité dans les arts
Dans Sodome et Gomorrhe, le quatrième volume de la Recherche du temps perdu, Marcel Proust rappelle qu’ « il n’y avait pas d’anormaux quand l’homosexualité était la norme », insistant sur l’importance de la dimension symbolique et sociale que revêt la relation entre deux personnes du même sexe. En effet la perception de l’homosexualité varie fortement d’une époque à une autre, mais aussi entre les sociétés et les cultures. Cependant, la transmission et le développement d’un certain nombre de «préjugés», de paradigmes, de problèmes et de schémas ont aujourd’hui abouti à la construction d’un certain objet (ou d’objets) homosexuel.

Le travail de Sunil Gupta s’inscrit contre ce processus de construction sociale. Il vient enrichir l’existence d’une ” culture gay et lesbienne “, encore émergente à la fin du XIXème siècle, mais qui est à présent devenue un fait bien établi dans plusieurs pays. D’Oscar Wilde, de Colette à Jean Genet en ce qui concerne la littérature, et du Baron Wilhelm von Gloeden à George Platt Lynes pour la photographie (des artistes cités en tant que références par Sunil Gupta), la création artistique a directement participé à la constitution des identités gay ou lesbienne ainsi qu’à la libération de la parole homosexuelle.
Que se passe-t-il lorsque l’artiste dirige notre regard, avec ou sans son approbation, vers ce qui sort des normes, vers l’inverti, le décadent, ou même l’obscène ? Quelles nouvelles voies sont proposées pour écrire le corps, la sexualité ou le bizarre ? Voici des questions auxquelles le travail de Sunil Gupta apporte des éléments de réponses singuliers et passionnants.

La présentation de ses photographies n’est nullement animée par une volonté de provocation ou de bravade stériles. Bien au contraire, Sunil Gupta nous a expliqué qu’il voulait éviter de produire un art inaccessible, qui ne puisse pas être compris et accepté en Inde. Selon lui, l’évolution des mœurs et des mentalités en Inde a atteint une certaine maturité, en particulier depuis la décriminalisation de l’homosexualité en 2009. Ce sujet n’est plus inéluctablement source de rejet. Ainsi, bien que ses images puissent encore sembler incongrues pour le public indien, Gupta pense que l’appréhension de l’altérité peut désormais se muer en interrogation et en désir de compréhension.

En 1964, Bob Dylan chantait “The Times They Are A Changing”. Aujourd’hui, Sunil Gupta évoque un « moment propice » à propos de l’acceptation de l’homosexualité en Inde. Selon lui, « il y a quelque chose à faire “.  Nous verrons bien.

Portfolio de Sunil Gupta : http://www.sunilgupta.net

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Rédaction

Directeur de publication : Délégation Générale de la Fondation Alliance Française en Inde et au Népal

Rédacteur en chef : Laurent Elisio Bordier

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