Le Misanthrope II : le retour

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La pièce de théâtre “Célimène et le Cardinal” entamera dès le 5 décembre à Delhi  son tour des Alliances françaises. L’auteur Jacques Rampal a eut l’insolent culot d’écrire la suite du Misanthrope de Molière, et de faire se retrouver les sulfureux amants de la pièce du Maître, 20 ans après leurs adieux. Comme si son ombre n’était pas assez pesante, il décide de l’écrire en vers, s’exposant au plus dangereux des pièges : la comparaison avec l’original. Alliant humour, sensualité, intrigue amoureuse mais aussi critique social, il n’est pas meilleur hommage au maître que d’approcher son talent.

Molière

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Scoop : Molière n’aurait pas écrit tous ses chefs-d’œuvre.  Aux supposés concours du second génie de l’époque, Corneille, trop honteux d’écrire des comédies en son nom une fois passé maitre es tragédie, s’ajoute maintenant celui de Jacques Rampal. Il semble certes saugrenu de mettre sur le même plan les trois auteurs, mais c’est inévitable, et il l’a bien cherché. Car les intensions de Jaques Rampal sont claires : rendre hommage au Maître, et sur ses terres. Non seulement faire du Molière, mais pire, lui substituer. Il faut avant toute chose être honnête et dire que ces lignes sont écrites avant visionnage de la pièce, seulement après lecture du manuscrit. Mais même sans mise en scène, on comprend très vite que c’est bien l’esprit même de Molière que Jacques Rampal veut ressusciter. Comme à l’époque, la pièce est empreinte de burlesque. Comme à l’époque, elle est une étude de caractère. Comme à l’époque, elle est une satire de notre société.

En effet, il y a dans Célimène et le Cardinal le même amour pour le burlesque. Molière a bien commencé par écrire des farces, des pièces d’un goût aussi sûr que pouvait l’être celui de la populace encore moyenâgeuse entassée  devant la scène de la foire. Certes, le tendancieux est atténué par l’écriture en vers, mais la mise en scène ne devrait pas nous tromper sur la marchandise : Il n’y a qu’à voir le jeu de séduction qu’entreprend Célimène dans la pièce de Jacques Rampal. Elle finit par s’agenouiller au pied du Cardinal, pour une séance de confession dont la rime en question et à laquelle on pense brille par son absence. Une technique parmi tant d’autres dans cette histoire de reconquête amoureuse, d’une tentative de revivre et de faire mentir le passé. Et quel souvenir plus vivace que celui de la chair ? Celle-ci est omniprésente, elle arrive comme une fulgurance sous forme de tableaux, mais elle n’est jamais aussi sensuelle que dans le verbe suave de Célimène.

Les vieux amants ont ternis de 20 ans. Mais leurs traits de caractère restent. Célimène est toujours cette précieuse pimpante qui revendique le droit de séduction et de jouissance. C’est le moyen d’expression de sa liberté, elle va jusqu’à renier la Noblesse en épousant un bourgeois pour acter de son émancipation sociale et de son allégeance à l’amour. Alceste non plus n’a pas changé, où alors seulement de statut. Il représente justement cet ordre social et moral, Cardinal richissime et bigot, l’indignation en bandoulière, la brandissant au moindre semblant de blasphème. Impossible dans ce cas là de s’entendre. Cette dualité produit l’étude de caractère : Alceste le misanthrope, il se croit doué d’empathie pour ses pairs maintenant qu’il aime Dieu, mais n’en retient que la théorie stérile. Monomaniaque de bout en bout, et c’est certainement là, la limite du personnage, il ne semble être qu’un « sparring partner » pour que s’épanouisse la personnalité plus complexe de Célimène. Elle, elle veut y croire, elle aimerait reconquérir le cœur de son ancien amant dont elle sait les frustrations enfouies sous la piété. Tous deux ont encore des sentiments, la question est de savoir s’ils les assumeront, s’il ne se sont pas trop mentis pour réellement aimer la personne en face d’eux et non le spectre du passé.

Cette opposition entre la personnalité des deux protagonistes continue de servir le second trait de la pièce de Jacques Rampal : la satire sociale. Car comme Molière au XVIIeme, la farce est le tableau déformé d’une époque, d’une classe social, d’un Ordre. La pièce est intéressante dans ce sens où l’on nous parle d’une période révolue pour mieux éclairer la notre. A l’instar de Bertrand Tavernier dans le film  La princesse de Montpensier, en sélection lors du Festival du Film Français qui vient de s’achever, parler de la condition féminine d’antan n’est qu’un moyen de prendre conscience qu’elle évolue difficilement au travers des siècles. Célimène est foncièrement moderne, et le fanatisme du Cardinal résonne comme un écho à ceux d’aujourd’hui. Le radicalisme religieux d’autrefois et celui de nos contemporains sont accusés d’être des freins à l’émancipation féminine. Mais c’est aussi l’émancipation sexuelle en général qui est en question, voir plus largement le principe même de jouissance. Comme si Dieu n’existait que dans la contrition, dans la récusion totale de toute sensation de plaisir. Au contraire, Célimène et Jacques Rampal avec elle, semblent nous dire la même chose que Pasolini dans Teorema : on peut connaitre Dieu et la jouissance, voir pire : Dieu est jouissance. Une conviction polémique difficile à porter, proche de la schizophrénie pour l’italien, mais qui serait l’extension de l’idée que Dieu est Amour.

Mais c’est surtout une critique des religieux eux-mêmes, ivres de leurs pouvoirs, matérialistes, fixant Dieu sans jamais baisser le regard sur les hommes. Comme si aimer Dieu justifierait l’amour de son prochain. Encore que la croyance n’est qu’un prétexte pour assouvir les désirs de pouvoir d’hommes comme Alceste. Car comme tout bon fanatique, il interprète la parole de Dieu à ses fins. La religion en elle-même est sauvée par Célimène, elle en a une vision tout autre, plus proche de la lettre finalement que du dogme et (donc ?) plus humaniste.

Mais parler ainsi de la pièce de Jacques Rampal détourne de l’intérêt principal de la pièce : le divertissement. La théorie est intéressante certes, mais le moyen l’est encore plus. La versification a tout des canons de l’époque : la forme d’abord, rimée et rythmée, donne cette musicalité si spécifique aux pièces classiques. Majoritairement des alexandrins, et au milieu d’eux les vers impairs sonnent comme des sentences. Mais elle a surtout l’emphase et la verve de l’époque, avec ce plaisir toujours constant d’entendre une litanie de rimes, on croit que la dernière va chuter mais non, l’autre personnage la rattrape en vol. Cette écriture demande une précision et une exigence folle. Tout est pesé, calculé, de la sonorité des mots à leur place dans la phrase en passant par le rythme de chacun. Mais comme toujours l’écriture est d’autant plus virtuose que le travail ne se ressent pas, tout est limpide, tout glisse, tout chante.

Reste qu’il est certain que le théâtre perd pas mal de son intérêt quand il n’est pas joué. Mais avec un texte de cette teneur et une mise en scène par l’auteur lui-même, nul doute que Célimène sera le principal événement de cette fin d’année dans les Alliances Françaises.

Dates :
le 5/12 à Delhi
le 7/12 à Katmandou
le 9/12 à Calcutta
le 11/12 à Hyderabad
le 13/12 à Pondichéry
le 15/12 à Chennai
le 18/12 à Bhopal
le 20/12 à Jaipur
le 22/12  à Chandigarh

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Rédaction

Directeur de publication : Délégation Générale de la Fondation Alliance Française en Inde et au Népal

Rédacteur en chef : Laurent Elisio Bordier

Rédacteur/Coordinateur national : Siddharth Bhatt

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