Homosexualité: l’Inde avance à petit pas

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Pour sa quatrième édition, la Gay Pride à New Delhi a coloré comme une trainée de poudre les rues de la capitale, de Barakhamba Road-Tolstoy Marg à Jantar Mantar, ce dimanche 25 novembre. L’occasion de revenir sur cet événement politique allié à un déferlement de couleurs, de sourires et d’espoirs.

Les couleurs de la Gay Pride

Réunion à 11h30. Une dizaine de personnes au coin de Barakhamba Road et de Tolstoy Marg, en plein centre de Delhi, près du pôle commercial de Connaught Place. Le service d’ordre est déjà là. Les quelques personnes réunies s’échangent des regards interrogateurs, se demandant s’ils sont bien au point de rendez-vous, l’air de dire : « T’en es ? ». Soudain, le premier arc-en-ciel humain arrive au loin, tout le monde se rassure. Il propage ses couleurs à coup d’écharpes et de chapeaux, de pins et de masques, d’éclats de rires et d’accolades.
Rapidement, le bleu, le vert, le rouge, le jaune, l’orange et le violet gagnent du terrain, soutenus par une foule de plus en plus nombreuse, de plus en plus costumée :  des jeunes, des vieux, des Indiens, des étrangers, des hommes, des femmes, parfois les deux ou ni l’un ni l’autre, juste eux-mêmes et fiers de l’être. Et là, d’un coup, comme une évidence, l’omniprésence du corps. Des jambes, des dos nus, des poitrines, des biceps, de longues chevelures brunes ou des crânes chauves et dégarnis, des crevasses aux visages, des peaux de pêches, des corps fatigués, des corps qui crèvent de vigueur et qui dansent et rient de tout leurs fards, des corps sublimes, des corps difformes, des corps sans genre. Le corps dans toutes ses dimensions, à la fois esthétique, expression de soi, de son identié et même message politique. Un corps que l’on assume et que l’on s’approprie totalement jusqu’à en changer complètement, ou qui nous gêne et que l’on masque.

Homosexuels ou non, les manifestants ont fait du bruit dans la capitale

C’est à la fois une ode à l’individu, débarrassé du carcan social ultime qu’est le genre, puisque ancré à même la peau. C’est surtout une formidable manifestation du pouvoir du groupe. Car dans ce cas-ci c’est par le collectif que l’individu s’émancipe, et les manifestes distribués sont là pour nous le rappeler : cette Gay Pride est avant tout un geste politique, nombreux sont ceux à participer sans être homosexuels, simplement pour soutenir le mouvement, se joignant au maintenant millier de participants, réunis pour clamer leur droits. La plupart le font à visage découvert. D’autres se masquent ou se parent de rubans, de peur d’être reconnus par un proche, un ami ou un employeur. Signe que l’homosexualité est loin d’être une évidence dans les mentalités.

La situation en Inde s’améliore pourtant depuis dix ans. La section 377 du Code pénal indien de 1860 qui criminalise les « relations charnelles contre l’ordre de la nature » a été considérée comme violant les droits fondamentaux par la Haute-Cour de New Delhi le 2 juillet 2009. Cette décision fait suite aux nombreuses pressions effectuées par les associations gays lesbiennes et transgenres (LGBT), menées par Anjali Gopalan, la fondatrice de l’association Naz. Celle-ci se bat depuis bientôt 30 ans pour les droits des homosexuels, d’abord aux Etats-Unis puis dans son pays natal, l’Inde. Sa pétition de 2001 contre l’article 377, conjuguée au combat du groupe d’avocats militants du Lawyers Collective, a été l’un des facteurs qui, huit ans plus tard, aura fait plier la Haute Cour de New Delhi et permis d’amender le texte de l’article 377, dépénalisant les relations sexuelles entre adultes consentants.

Mais les principaux vecteurs de la banalisation de l’homosexualité restent les médias, et surtout Bollywood. Aujourd’hui, en moyenne, un film par an aborde le thème de l’homosexualité. Pourtant il fallu attendre 1991 pour voir un personnage secondaire homosexuel, dans Mast Kalandar, où l’intéressé, répondant au nom de Pinkoo, se voyait furieusement stéréotypé. En 2004, la torride séquence lesbienne de Girlfriend de Karan Razdan, provoqua un scandale et des émeutes devant plusieurs cinémas du pays, ce qui empêcha la diffusion du film. Car si les grandes productions bollywoodiennes peuvent paraître gay-friendly aux yeux du public européen, la perception n’est pas du tout la même en Inde.
Dans une industrie où même les scènes de sexe entre un homme et une femme demeurent rares, l’évolution des codes s’avère particulièrement lente. Dostana (sorti dans quelques salles en France) a cependant marqué en 2008 une étape importante. Gros succès au box-office indien, le film montrait les deux protagonistes masculins se faisant passer pour homosexuels afin de pouvoir emménager dans un loft de Miami avec une charmante jeune femme. Grâce à son casting composé de stars, Dostana a introduit le thème de l’homosexualité dans les discussions familiales ou entre amis, notamment grâce au lieu choisi dans le récit, la Floride, ce qui permis de décentrer le propos.

Un cinéma alternatif et explicitement gay existe également, en dépit de la censure, très active en Inde. Mais ces films sont majoritairement tournés en anglais et leur diffusion se fait essentiellement dans les grandes villes ou dans des festivals, auprès d’une audience anglicisée et éduquée (comme le festival Kashish en particulier) . Plus récemment, en janvier 2012, au moment de la Gay Pride, Hrithik Roshan, l’une des plus grandes stars masculines dominant Bollywood a affirmé que l’homosexualité n’était pas une maladie, et qu’elle ne devait être ni stigmatisée ni pénalisée. Cette rare prise de position de la part d’un acteur fit des vagues dans la presse.
Il reste ainsi beaucoup à faire, l’impact de ces avancées ne résonnant guère plus loin que dans les grands centres urbains, avec en tête New Delhi et Mumbai. En effet, la décision de la Haute Cour ne vaut que pour New Delhi, même si les avocats peuvent agiter le spectre de la jurisprudence.

Même à Delhi, qui a vu récemment l’ouverture de plusieurs boites gays, la plupart proches de Connaught Place, comme l’Orange Hara, l’Asia 7 ou le Pegs And Pine, le sujet sujet raidit les opinions. Ainsi, le jour de son inauguration le 23 mars 2012, une exposition de l’artiste gay Sunil Gupta  “Sun City and the other Stories” à l’Alliance Française de Delhi a été fermée manu militari parce qu’elle représentait des clichés homosexuels : les policiers sont venus et ont retiré les oeuvres les plus choquantes, menaçant d’intenter une action contre l’artiste et l’Alliance Française de Delhi et même d’emmener le directeur au poste de police. L’Alliance Française a décidé en accord avec l’artiste de ne pas reconduire une exposition amputée de ses principaux clichés. Sunil Gupta a dit à ce propos : ” Tout comme le racisme, l’homophobie avance cachée. Je crois qu’il existe un lobby conservateur dans nos institutions, et il a fait pression sur la situation d’une façon ou d’une autre. Si cela aurait été des photos de femmes ou des scènes hétérosexuelles, je ne pense pas qu’il y aurait eut ce genre de réaction“. Source : (http://www.thehindu.com/todays-paper/tp-national/article3316315.ece).

L'association Naz Fondation des Hijras

Pourtant, la tradition hindoue n’est pas la moins tolérante avec les homosexuels. Le Kâma-Sûtra ne condamne absolument pas la pratique, au contraire, elle en explore les possibilités. Une caste entière est dédiée aux eunuques et aux travesties, les Hijras, considérés comme un troisième sexe par la Cour du Tamil Nadu, région qui compte la majorité de la population transsexuelle. Ils sont des centaines de milliers en Inde, près de 200 000 rien qu’à New Delhi. L’association Naz fondation les accueille chaque mercredi à Lajpat Nagar, un quartier au centre de New Delhi,  pour se rassembler et discuter des problèmes en cours. Malgré ces avancées, leur situation reste catastrophique. Mendiants, souvent illettrés et sans papiers, ils ont de ce fait une capacité de regroupement politique forcement amoindrie, bien que la tradition les considère comme les fils spirituels de Krishna. Une ambivalence étrange, entre tradition plutôt tolérante comparée au reste du monde, et une réalité qui est tout autre. L’héritage anglais est peut être une partie de l’explication, au moins juridique, l’article 377 datant de cette époque. Les victoires comme celle de Shabnam “Mausi” Bano, politicienne au Madhya Pradesh, rassurent tout de même. C’est la première Hijra à être élue dans une institution indienne, au Parlement de sa région, et ce entre 1998 et 2003. Il faut savoir que les Hijra n’ont eut accès au droit de vote qu’en 1994. Elle a fondé un parti Hijra en 2003, le JJP, dont la traduction littérale est «Politics that has already been won ». Cette initiative a crée de nombreuses vocations au sein de cette caste, et nombreux sont ceux à s’investir dans des cadres plus institutionnels que leurs traditionnels domaines d’activité que sont la danse ou la prostitution. On les retrouve maintenant dans des services sociaux d’aide aux démunis.

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Rédaction

Directeur de publication : Délégation Générale de la Fondation Alliance Française en Inde et au Népal

Rédacteur en chef : Laurent Elisio Bordier

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