The Upside Down World of Philippe Ramette

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Le 9 janvier 2013 débute l’exposition The Upside Down World of Philippe Ramette à Delhi et finit sa tournée au sein du réseau des Alliances françaises. Dans l’enceinte de l’Alliance Française de New Delhi, les photos glacées et perspectives irréelles du monde de Philippe Ramette sont fascinantes, spectaculaires, rationnellement absurdes. Il nous fait éprouver des vertiges de complexité, à la fois visuels et intellectuels. Le fruit du travail d’un sculpteur et plasticien, Philippe Ramette, et de son photographe, Marc Domage, dont l’œuvre la plus connue du duo reste cet impressionnant panorama de la baie de Hong Kong, renversante.

D’abord, l’incrédulité. Un homme en costume flotte dans l’air, tel un ballon de baudruche, nonchalamment, une cigarette à la main. Ce même homme marche tranquillement sur un arbre, ou prend une pause à l’horizontale le long d’un cocotier. Il marche sur l’eau. Il s’accroche à la terre et semble tomber dans le ciel. Il bafoue les règles de la gravité, de la pesanteur, du sens commun, avec un flegme déconcertant. Ceci dans des environnements que nous connaissons bien, qui sont nos villes, nos bâtiments, nos paysages, ajoutant la fascination que tout cela semble parfaitement cohérent et vraisemblable à l’admiration que l’on éprouve pour ces trompe-l’œil.

P. Ramette

A ceci près que le monde de Philippe Ramette est étrangement bleu. Du bleu partout, électrique et glacé, froid et clinique : un bleu rationnel, pour un monde rationnel. Son esthétiques est implacablement géométrique, rectiligne, les perspectives sont droites et l’espace fractionné, mathématique. Moitié ciel, moitié terre ; un tiers montagne, un tiers mer, un tiers terre. Des compositions au millimètre, rien n’est laissé au hasard, de la taille des boules de papier froissé au pied du penseur allongé à leur disposition en arc de cercle. Une composition presque fasciste, rationnalisé. Sauf que celle-ci est physiquement absurde. Une absurdité élevée au rang de système rationnel et cohérent. Soit la rationalisation de l’absurde qui maintenant semble devenir la réalité, une absurdité attestée par l’humour qu’il déploie. Parfois l’homme l’accepte et s’en joue, d’autre fois il la subit. N’essayez pas de pencher la tête pour voir le monde que nous connaissons, le monde de Ramette est comme cela, il nous faut garder la tête absurdement droite.Cette combinaison entre absurdité et rationalité fait immédiatement penser au père de cette conception de la société moderne : Kafka. C’est d’autant plus vrai quand on a en tête les images de l’adaptation de son livre « Le Procès » par Orson Welles. Là aussi les perspectives sont délirantes, contre-plongées vertigineuses, jeux de miroirs, lignes de fuite infinies ; compositions de l’espace strictes. Et l’homme moderne en costume cravate, perdu. Seul face à l’absurdité érigée en système rationnel. Chez Philippe Ramette, le système rationnel et absurde sont les lois de la physique.

P. Ramette

On pourrait croire que cet homme s’en moque, qu’il ne fait juste que se balader tranquillement dans son monde renversé, qu’il en est même le créateur, le souverain. C’est en partie vrai. Flegmatique et détaché, il contemple placidement le monde. Mais il est aussi seul, mollement mélancolique et perdu. Le travail de Philippe Ramette est composé de plusieurs thèmes, que nous pourrions subjectivement résumer ainsi : les objets, étranges et incongrus, les ballades, nonchalantes et apaisées, les fonds marins, bleus. Mais surtout les contemplations, renversantes, et les vertiges, angoissants. Cette mélancolie, cette solitude, cette perdition se retrouvent surtout dans les vertiges et les contemplations, et les frontières entre les deux sont floues. Là, l’homme est au bord du gouffre, presque dans la position d’un candidat au suicide. C’est dans ceux-ci que cette idée Kafkaïenne de la perdition est la plus présente, alors que dans les ballades il semble plus s’amuser de cette situation, en être le maitre, comme dans « crise de désinvolture », où il décide de lui-même de marcher au mur. Mais cette idée transpire aussi dans les autres thèmes : dans « la carte », l’homme marchant dans les fonds marins tente de se repérer grâce à une carte routière, il est perdu dans son absurdité et tente vainement d’en trouver le sens. Même chose pour les objets, l’un d’eux lui sert à « regarder le chemin parcouru », alors que devant lui se dresse un spectacle que l’on devine grandiose : la montagne, pure et grande. La machine à « point de vue individuel portatif » rationalise bêtement la contemplation.

Mais c’est encore plus frappant dans « Le fauteuil à coup de foudre », seule photo où l’homme n’est pas seul : seulement il croit pouvoir créer rationnellement du sentiment grâce au summum du rationnel, la machine, et jamais il ne croisera le regard de la femme. Il est définitivement seul. Et si dans certaines photos il semble s’en amuser, parfois cette absurdité menace sa vie, comme dans la série des vertiges, où il s’accroche littéralement au monde pour ne pas sombrer. Alors oui on rit, on rit du comique à l’anglaise des compositions et des titres, mélange d’absurde et de flegme, comme pourrait rire un Monty Python ou un Bill Murray. Mais dans un second temps, à bien y réfléchir, à bien regarder son visage sans joie et son monde sans chaleur et aseptisé, on le plaint.

P. Ramette

 Ce mélange de mélancolie, de puissance stérile et vaine de l’homme moderne, cette absurdité rationalisé mais aussi et surtout cette esthétique glaçante et froide fait aussi penser à un autre artiste, Cronenberg, et surtout à son film « Cosmopolis ». Dans celui-ci le héros est un puissant trader qui s’est créé une bulle de rationalité glaçante dans sa limousine, alors qu’au dehors le monde mathématique qu’il a façonné a poussé les hommes dans l’absurdité la plus totale, catalysé dans une violence incompréhensible. Il déambule dans cette ville ravagé en cherchant vainement à ressentir des sentiments, à vivre. Cronenberg aurait-il pu utiliser le « fauteuil à coup de foudre » qu’il l’aurait fait lui aussi. Ce symbole de l’homme moderne est tout aussi seul, flegmatique et mélancolique que celui de Philippe Ramette. Tout autant que le personnage de Kafka, à ceci près que ce dernier se bat jusqu’à la fin contre cette absurdité rationnelle. Les deux autres sont pleins d’un spleen résigné, cherchant à éprouver des sentiments, par l’argent en ce qui concerne Cronenberg, par les objets pour Ramette.

Certes, ce n’est pas cela que l’on ressent aux premiers abords quand on se trouve face à la photographie, ni quand on les regarde une par une. Mais la seule sensation que l’on éprouve en se baladant au milieu de ces grands formats froids et rectilignes suffit à se dire qu’il y a quelques chose de vicié dans ces clichés immédiatement spectaculaires et subtilement drôles. Un sentiment de solitude et de résignation tranquille, où rien ne bouge, où le monde semble cristallisé dans un hiver affectif, comme sous cloche, comme sous ces dômes de noël en verre enfermant un petit homme seul figé dans sa solitude, souvent souriant, dont l’on s’amuse à retourner son monde pour faire tomber la neige, pour lui faire croire qu’il se passe quelque chose dans sa vie sans vie.

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Rédaction

Directeur de publication : Délégation Générale de la Fondation Alliance Française en Inde et au Népal

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