Une princesse raconte

Tweet about this on TwitterShare on LinkedInShare on FacebookShare on TumblrShare on Google+Pin on Pinterest

Festival of France

Kénizé Mourad a hérité de son héroine Lucknowi la verve, la fougue et l’allure. Du moins on l’imagine car la begum Hazrat Mahal n’a pas laissé beaucoup de traces de son passage, contrairement à sa créatrice qui, elle, a publié quatre romans de fiction et travaille aujourd’hui sur un cinquième se déroulant à Lahore. Rencontre avec l’auteur de La cité d’or et d’argent (Robert Laffont) désormais disponible en Inde, en anglais (éditions Full Circle).

Kénizé Mourad en tournée en Inde pour la publication de "La ville d'or et d'argent" en anglais

Kénizé Mourad, vous avez choisi d’écrire un roman et non une biographie, cependant vous avez conduit des recherches extensives sur la begum Hazrat Mahal. Quel fut votre point de départ ?

Kénizé Mourad : J’ai rencontré pour la première fois mon père à Lucknow, dans les années 60. J’avais alors 21 ans. C’est chez lui que j’ai connu l’arrière-petit-fils de la begum Hazrat Mahal et l’histoire de cette aïeule a piqué ma curiosité. Mes premières sources furent cependant les archives de la « mutinerie », selon l’expression des occupants anglais. J’ai ainsi constaté que très peu de sources mentionnaient la begum, même chez les historiens indiens, qui, jusqu’il y a trente ans étaient encore très influencés par les versions anglaises. Cependant, une expression qualifiant la begum , employée par les Anglais, est selon moi édifiante : ils la nommaient « l’âme de la révolte » et ainsi reconnaissaient quelque part Simportance. Puis j’ai pu recueillir les souvenirs de certains de ses descendants et des vieilles familles de Lucknow dont les ancêtres s’étaient battus avec la begum et avaient transmis des témoignages de génération en génération. On m’a aussi lu des manuscrits mais en général ce fut très  difficile  de trouver des informations.

A votre avis, pourquoi la begum a-t-elle été « oubliée » de l’histoire ?

K.M : Les Anglais ne voulaient surement pas montrer qu’une femme leur avait tenu tête pendant près de deux ans ! Aussi l’ont-ils en général passée sous silence. Puis ils ont conquis l’Inde. A l’Indépendance, je pense que le traumatisme de la Partition n’a pas non plus permis de se remémorer le combat de cette femme musulmane, les musulmans n’étaient pas vraiment en faveur. A Lucknow en revanche elle est connue de tous, et je dois ajouter que le Premier ministre Nehru lui a rendu hommage en 1957 en renommant le parc Victoria “parc begum Hazrat Mahal”.

On a le sentiment, avec les traits caractéristiques de vos personnages, que chacun symbolise un élément fort : la bégum pour la révolte, Wajid Ali Shah le vieil ordre monarchique décadent, le maulvi Ahmadullah le fanatisme montant… Etait-ce un choix ?

K.M : Je pense que ces personnages incarnent vraiment ces symboles qui s’inscrivent aussi dans l’Histoire. Tous ont existé. Ahmadullah par exemple représente un Islam dur, rigoriste. C’était un très bon combattant mais il prétendait que l’Islam ne permet pas aux femmes d’accéder au pouvoir. Ce qui est contredit par l’existence de nombreuses souveraines musulmanes, notamment turques.

Vous avez expliqué avoir « prêté » à la begum des sentiments amoureux pour son général des armées, l’une de vos rares interprétations personnelles de son histoire. Vous la décrivez aussi comme généreuse et tolérante, même pour les prisonniers. Pourquoi ?

K.M : Je pense en effet que les temps étaient différents, qu’elle a pu faire preuve de générosité avec ses ennemis car elle suivait aussi un code d’honneur très marqué à l’époque. J’ai essayé de penser comme elle, de me mettre à sa place.

Pensez-vous, dans le contexte actuel, en Inde notamment, qu’une réunion de la ville « d’or et d’argent », une telle mixité des cultures hindoues et musulmanes que vous décrivez, puisse à nouveau voir le jour ?

K.M : Lucknow était une ville exceptionnelle mais elle fut détruite par les Anglais.  La culture de tolérance et de mélange de cultures qui existait a disparu. Je pense qu’ aujourd’hui nous vivons dans une basse-époque où la question identitaire prend le pas sur le reste, où l’on colle aux clichés et aux préjugés ce qui est bien plus facile que de faire l’effort de comprendre l’autre. C’est très dangeureux pour notre avenir à tous car c’est cette démonisation de l’autre qui mène aux pires violences et même aux guerres.

 

 

 

 

Tweet about this on TwitterShare on LinkedInShare on FacebookShare on TumblrShare on Google+Pin on Pinterest

Comments are closed.

Rédaction

Directeur de publication : Délégation Générale de la Fondation Alliance Française en Inde et au Népal

Rédacteur en chef : Laurent Elisio Bordier

Rédacteur/Coordinateur national : Siddharth Bhatt

Rédacteurs, contributeurs : Guillaume, Abhirami, Alexandre, Chintan, Cléa, David, Eleonore, Elie, Kanika, Karine, Nita, Thomas, Malvika, Marie-Joëlle, Meera, Mayuri, Mitushi, Alice, Prutha, Romain, Ritika, Manas, Supriya ...