Autour du festival…

Tweet about this on TwitterShare on LinkedInShare on FacebookShare on TumblrShare on Google+Pin on Pinterest

L’Alliance française de Delhi présente ce mois-ci une sélection de films français dans le cadre du festival du film. Retour sur une programmation de choix, signe d’un cinéma français qui n’est pas aussi morne que l’on veut bien le dire. Elie Cortine, en stage communication à l’Alliance française de Delhi, nous propose deux critiques personnelles sur les films de la sélection, en particulier Tomboy et Polisse

Elu sport national depuis que Zidane a quitté le football en 2006, la passion française pour l’autocritique n’a pas épargné le cinéma français. La France ne serait plus capable de sortir de son cinéma minuscule, tournant autour d’histoires de quadras bobos adultères et de comédies pas toujours drôles.  Certainement que la France s’est brûlée la rétine à force de subir les effets pyrotechniques du grand frère américain et qu’elle n’est plus sensible aux nuances. La programmation du réseau des Alliances françaises est là pour nous rendre la lumière. Tout en gardant sa spécificité, (principalement le cinéma social), c’est ici le traitement de chaque film qui fait leur originalité et leur génie. La princesse de Montpensier, loin d’être un film protocolaire en costume, est filmé de manière totalement moderne. Poulet au Prune est une expérimentation visuelle de bout en bout. La Délicatesse, aurait pût être une romance facile et pleine de bons sentiments, elle est au contraire subtile et, heureusement pour elle, délicate. Peau d’âne est à deux gouttes du trip sous acide, peut être la faute à Jim Morrison, présent sur le tournage. Surtout, Tomboy et  Polisse sont la preuve que le cinéma français, même en cultivant sa spécificité, sait se renouveler et se dépasser par un traitement original. Pour se redonner espoir, retour sur ces deux films majeurs de l’année 2011.

Tomboy 

Tomboy

Tomboy  de la réalisatrice Céline Sciamma est à n’en pas douter le meilleur film français de l’année 2011, et l’un des meilleurs tout pays confondu. C’est l’histoire d’un trouble sexuel, d’une identité qui ne se fixe pas dans les cases de la société. Une jeune fille nouvelle dans le quartier fait croire à ses amis le temps d’un été qu’elle est un garçon.

Avant toute chose, et c’est déjà un exploit en soi, le film brille par les pièges qu’il évite. Car dans ce type de sujet, il est facile de tomber dans les jugements à l’emporte pièce et les stéréotypes sur la sexualité. Spécialement quand il est traité du côté des enfants. Et il en faut de la délicatesse et de la subtilité pour ne pas jouer le dangereux jeu du sordide. Au contraire, la jeunesse des personnages donne la candeur et surtout la dédramatisation salutaire du film. Cela n’interdit pas l’émotion : le film est une parenthèse enchantée d’un été où l’on peut devenir qui l’on veut avant que la société (ici la rentrée des classes) ne dicte l’identité sexuelle, inévitablement, définitivement. Chronique d’un espoir où rien n’est fixé, où l’on peut être qui l’on veut, sans aucune attache sociale. Rien n’est dit, on ne parle pas ouvertement d’homosexualité, pas de grands discours sur le trouble identitaire. Tout passe par des idées simples de mise en scène, comme un t-shirt impossible à retirer lors d’un match de foot, ou une séance de maquillage à la fin de laquelle la voisine, qui tombe amoureuse de la jeune héroïne, lui avoue « qu’il est beau en fille ». Une simple phrase qui ouvre un océan de question et des abîmes de remise en cause de nos propres visions de l’homosexualité.
Tout cela dans avec une simplicité et un naturel qui ferait passer Des Hommes et des Dieux pour un blockbuster américain. Tout est tendre et délicat, du visage de la jeune actrice aux lumières douces et chaleureuses sur les corps des enfants. Car c’est avant tout un film charnel, la sensualité s’exprime au travers de la mise en scène prêt du corps de Céline Sciammia. Encore une fois, créer de la sensualité dans un film sur les enfants est un exploit difficile à appréhender au premier coup d’œil. Les premières scènes sont à ce titre les plus belles du film, cela passe par le simple jeu des lumières sur les corps, des mouvements de caméra très discrets, des gros plans toujours à la bonne distance. Tout est suggéré, tout est donné par l’ambiance générale de la scène, et non pas par une image ou un dialogue explicatif. On ne se rend donc même pas compte de cette sensualité en tant que telle, on en a juste une impression ténue, partie intégrante de la chaleur ouatée de l’été. Tout travaille à donner cette sensation. Ceci avec une économie de moyens dramatiques et de mise en scène qui permet d’éviter la gêne.
Un exemple : pour montrer que Lisa, la fille du quartier, tombe amoureuse du jeune garçon manqué, il suffit du silence et que deux regards lors d’un jeu d’enfant durent une seconde de trop. Un plan, 3 secondes, on a tout compris instinctivement, pas besoin de plus d’effet. L’histoire en elle-même est elle aussi simplissime, elle tient en une ligne. Pourtant on passe par tous les états émotifs possibles. On est loin du sordide d’un Larry Clark qui ne traite de l’homosexualité chez les enfants qu’en voulant choquer, trop feignant et trop peu talentueux pour arriver à atteindre la subtilité que demande un tel sujet. Céline Sciamia semble elle traiter ce sujet avec un naturel déconcertant. Elle tire dans le mille à chaque scène, toujours à la bonne distance, juste entre la pudeur et la véritable émotion. C’est certainement la chose la plus compliquée et la plus belle qui soit au cinéma : tout faire passer par la mise en scène, sans que jamais celle-ci ne se voit. On a l’impression que la caméra s’est posée naturellement là, qu’elle n’aurait jamais pu être autre part qu’ici, qu’à ce centimètre prêt du visage de l’enfant.
Bien plus qu’une simple histoire d’une fille qui veut devenir un garçon, c’est toute la problématique du genre qui est en question ici. Seulement la réalisatrice passe par le prisme de l’enfance pour déjouer les chausse-trapes de la lourdeur, pour se délester de tout ce qu’il peut y avoir de polémique dans la sexualité des adultes. Ici, le film puise à la source la plus pure, la plus innocente, et en l’occurrence la plus pertinente pour interroger le genre. Elle envoie “valser” tout ce qu’il y a de corrompu dans l’acquis de la vie d’un adulte, toutes ces expériences et ces traumatismes qui pourraient biaiser le jugement. En somme, elle questionner la naturalité du genre sexuel et de l’homosexualité, distingue l’inné de l’acquis, et ce par l’histoire la plus universelle possible.

Polisse

Polisse de la réalisatrice Maïwenn est de la même race. Il fait partie de ces films maladroitement généreux, qui veulent tout faire et tout donner, qui échouent parfois (voir scène finale), mais qui au moins tentent sans cesse, sans relâche, sans économie peureuse. Un film sur le quotidien de la police française, la brigade des mineurs plus précisément. Encore un thème social, réaliste, quotidien. Sauf qu’encore une fois c’est le traitement qui est original, empruntant la vivacité et l’efficacité des séries télé. Il fonctionne par vignettes, par « cas ». Entre une mère beaucoup trop aimante avec ses enfants, un gamin qui va être arraché à sa famille, une expulsion d’un camp de roms … les histoires s’enchaînent à une vitesse folle, avec chacune leur enjeu propre, leur traitement propre, drôle, touchant ou dramatique, souvent tout à la fois. Toujours avec cette impression de réalisme, les personnages existent, on croit à leurs relations, on partage leurs crises de nerf, on ressent leurs états d’âmes. Ce ne sont pas des semaines «normales» de travail à la brigade, plutôt un best of de ce que Maiwenn a pu observer pour écrire son script. Mais la mise en scène sèche et surtout le jeu des acteurs à fleur de peau donne cette impression d’être au cœur de la tempête.

Polisse

Cette sécheresse est en grande partie due à Joey Starr, dont chaque apparition à l’écran est un plaisir en soi, tellement son charisme, sa force brute, sa nonchalance et sa puissance transpirent à l’écran. Ses allures de bœuf de trait fatigué est le symbole de cette brigade qui se bat pour supporter toute la douleur du monde sans ne rien pouvoir faire pour la panser. Toute cette frustration rentrée et cette agitation vaine donne le côté énervé et tendu du film, porté par la puissance de l’ex-membre de NTM. On ne souffle que rarement, ou alors seulement lors de parenthèses drôlissimes sur des cas totalement absurdes. La brigade relâche la pression, le spectateur aussi. Comme un pique-nique au beau milieu de l’œil d’un cyclone émotionnel. Une immersion totale donc, le sentiment d’urgence emportant tout. Pas le temps de s’ennuyer, les corps bougent sans cesse, les répliques fusent d’un coin de la pièce jusqu’au bureau d’en face, les enfants rient et les parents pleurent, la brigade court, les pneus crissent, le monde ne tourne pas rond à mille à l’heure et l’on ne trouve la paix que dans « Stand the world » de Keedz, un soir de perdition joyeuse en boite de nuit.

Donc effectivement, comme dans chaque pays ayant ses spécificités cinématographiques, le cinéma brasse ses mêmes thèmes et ses mêmes recettes. Et il faut pas mal de tentatives avant de trouver la perle rare. Rien du plus évident. Ceci étant dit, le cinéma français des cinq dernières années semble plutôt bien se porter pour un vieux cinéma : entre Xavier Beauvois, qui nous a gratifié du Petit Lieutenant et de Des hommes et des Dieux, Carax et son  Holly Motors, et surtout le génie absolu Arnaud Desplechin avec Rois et Reines » et Un Conte de Noël (et encore on parle ici que du haut de gamme), il reste encore un cinéma qui sait produire de très bons films. Seulement comme toute industrie, il a ses spécificités. Il n’a pas la démesure des américains. Il n’est pas la terre du cinéma de genre comme en Espagne. Il n’a pas l’audace suicidaire des coréens. On peut tout de même se féliciter qu’il creuse ses propres atouts, pourvu que la forme change.

Pourtant les incartades dans le cinéma de genre se multiplient. Celui d’action, avec les mastodontes du box-office comme Largo Winch. Ou le cinéma d’horreur, avec La Horde  ou Martyr . Il sait même donner sa chance aux OVNI comme Holly Motors ou les films de Gaspar Noé, notamment Enter The Voi». Même les anciens innovent encore, il n’y a qu’à voir Alain Renais et Vous n’avez encore Rien vu, ou Alain Cavalier et Irène, ou  Pater. Tous ces fous de mises en scène expérimentales qui créent des formes originales de cinéma. Il faut aussi considérer le monde du clip, souvent un tremplin au long-métrage. Un des formats vidéo les plus inventifs depuis que Youtube permet une diffusion à grande échelle, même pour les artistes fauchés, décuplant leur inventivité. Et les français sont parmi les meilleurs dans ce domaine, demandés par les plus grands artistes. Changer d’angle de vue permet de se rendre compte que nous avons un cinéma qui reste imaginatif et qui creuse son sillon pour y trouver de l’or. Tout en sachant parfois lever la tête et aller voir ailleurs s’il n’y a pas d’autres terres à fertiliser.

Vent nouveau sur le cinéma français : http://afmagazine.in/home/?p=3237

Tweet about this on TwitterShare on LinkedInShare on FacebookShare on TumblrShare on Google+Pin on Pinterest

Comments are closed.

Rédaction

Directeur de publication : Délégation Générale de la Fondation Alliance Française en Inde et au Népal

Rédacteur en chef : Laurent Elisio Bordier

Rédacteur/Coordinateur national : Siddharth Bhatt

Rédacteurs, contributeurs : Guillaume, Abhirami, Alexandre, Chintan, Cléa, David, Eleonore, Elie, Kanika, Karine, Nita, Thomas, Malvika, Marie-Joëlle, Meera, Mayuri, Mitushi, Alice, Prutha, Romain, Ritika, Manas, Supriya ...