Bombay est une drogue dure

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Initialement paru dans Le Monde du 27 septembre 2013, cet article est écrit par Judith Oriol, attachée du Bureau du livre de l’Institut Français en Inde à l’occasion de la sortie de la traduction française du roman de Jeet Thayil, Narcopolis qui propose une histoire délirante de l’Inde à travers celle d’une fumerie d’opium.

Une première phrase hallucinée–une phrase de huit pages – précipite sans ménagement le lecteur dans le Bombay interlope de la fin des années 1970. Nous sommes au nord de la ville, dans le quartier de  Shuklaji Street, où dealers, drogués, criminels, prostituées et maquereaux côtoient des hippies européens en mal de sensations fortes. Là, un khana, c’est-à-dire une fumerie d’opium, réunit ses habitués autour du patron, le charismatique Rashid. S’y fréquentent Fossette, une transsexuelle qui prépare les pipes d’opium avant de rejoindre son bordel; M. Lee, un vieil exilé chinois qui a fui le communisme des années 1940 pour mieux le raconter à Fossette; Salim, un pickpocket dealer de cocaïne et de whisky, fan des acteurs Amitabh Bachchan et John Travolta; Bengali, le vieux comptable qui parle de Gandhi, Churchill, Cassius Clay ou Jean-Paul Sartre commes’il les avait bien connus; ou encore Rumi, un brahmane déchu doublé d’un mari violent…

Narcopolis

Narcopolis

Traversé de personnages représentant différentes religions – aucun «opium» spirituel ne suffit à protéger ses adeptes de la drogue–, Narcopolis, le premierromande Jeet Thayil, semble s’amuser de cette diversité. «Ma religion n’est pas un moyen de me connaître », affirme du reste l’un de ses personnages. Aussi, Ramesh, le brahmane hindou, se fait il appeler du nom d’un des plus grands poètes musulmans, le mystique persan Rumi (1207-1273). Aussi Fossette devient-elle peu à peu Zeenat, comme la célèbre actrice des années 1970, Zeenat Aman, elle-même née d’un père musulman et d’une mère hindoue. Tantôt Fossette hindoue en sari, tantôt Zeenat musulmane en burqa, elle se rend à l’église le jour de Noël. Sans cesse, on est dans le flou des identités et des frontières. Dans le flou des vapeurs de la drogue aussi. Et celle-ci change au fil des pages. Peu à peu, d’un monde où un opium pur est consommé selon des règles ancestrales, nous voilà propulsés dans un univers où de nouvelles substances – héroïne venue du Pakistan d’abord, puis cocaïne, ecstasy et autres drogues de synthèse – dictent leurs lois. Si Baudelaire, Cocteau, Burroughs ou, de Quincey sont invoqués, Jeet Thayil, ancien héroïnomane lui-même, ne magnifie jamais aucune drogue ni n’en minimise les effets.

Un songe lyrique
Du reste, plus encore que la drogue ou les êtres qui se débattent sous son empire, c’est Bombay qui est le personnage central de ce roman. Et, à travers cette «narcopole », c’est toute l’histoire de l’Inde qui défile sous nos yeux: des décennies de soulèvements, de massacres religieux, de lutte pour l’indépendance, de tensions avec le Pakistan, de socialisme planifié… Lorsque le narrateur y revient en 2004 après des années d’absence, Bombay est devenu Mumbai, mais demeure une accumulation de bidonvilles sur lesquels on a construit des tours de verre et d’acier. Le temps a fait son oeuvre, Rashid a décroché, mais Fossette, Rumi, Bengali et les autres n’ont pas survécu.
Connu jusqu’ici dans son pays comme musicien et librettiste, Jeet Thayil, né en 1959 dans le Kerala, en passant au roman, reste avant tout poète. La texture de son livre est celle d’un songe lyrique. Un long éblouissement. Les rêves n’y sont pas étanches, ils fuient et passent de tête en tête. Le texte fuse et s’écrit comme parlent les fumeurs d’opium, entre délire et réalité. Sélectionné pour le Man Booker Prize en 2012 et lauréat du DSC Prize for South Asian Literature en 2013, Narcopolis a obtenu un succès retentissant dans le sous-continent indien. Un sous-continent dont la crudité est bien éloignée ici des strass ou des clichés de l’idyllique Bollywood.

Narcopolis, de Jeet Thayil, traduit de l’anglais (Inde) par Bernard Turle, L’Olivier, 304p

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Rédaction

Directeur de publication : Délégation Générale de la Fondation Alliance Française en Inde et au Népal

Rédacteur en chef : Laurent Elisio Bordier

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