Ma patrie, c’est la langue française

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Français dans le monde - n°389

Tous les deux mois, Afmagazine.in publie un article du Français dans le Monde. Ce mois-ci, un article écrit par Xavier North, délégué général à la langue française et aux langues de France, qui commente pour Le français dans le monde les messages clés de sa délégation. Illustrés par le graphiste Joël Guenoun et rassemblés dans un court métrage accessible sur de nombreux sites, ces quelques slogans dessinent en pointillés une politique des langues. Dans cette livraison, il se penche sur « langue et patrie ».

Xavier North

Xavier North

Quelques jours après avoir reçu le prix Nobel de littérature à Stockholm, le 10 décembre 1957, Albert Camus déclare : « Ma patrie, c’est la langue française. » Restée célèbre, cette déclaration de foi avait déjà été formulée sous une autre forme dans ses Carnets « Oui, j’ai une patrie : la langue française » et sera reprise plus tard à leur manière par de nombreux écrivains, notamment Emil Cioran (« On n’habite pas un pays, on habite une langue. Une patrie, c’est cela et rien d’autre ») et Jean-Marie Gustave Le Clézio (« La langue française est mon seul pays, le seul lieu où j’habite »). Mais Camus n’est pas le premier à faire de sa langue une patrie. Avant lui, Fernando Pessoa avait également affirmé : « A minha pátria é a língua portuguesa. » Comment peut-on faire de sa langue une patrie ?

Langue maternelle
Dans l’acception commune, c’est la patrie qui, en vous accueillant, vous fait le cadeau de sa langue – et non l’inverse, comme le voudrait Camus ; et cette langue est en général une langue dite « maternelle » – celle que l’on entend dans le ventre de sa mère et dans laquelle on baigne à la naissance. La plupart des dictionnaires du XIXe siècle la définissent d’ailleurs non pas par référence à une ascendance mais par rapport à un territoire : comme la langue du pays natal, la langue d’usage dans le pays où l’on est né. En latin, langue maternelle se traduit par sermo patrius : c’est la langue de la mère-patrie, et ce peut donc être aussi la langue du père, patrie et père ayant la même étymologie. Dans son Dictionnaire universel, qui date de 1690, Furetière donne encore à l’entrée « Maternel, elle » la définition ancienne et courante : « On appellela langue maternelle, la langue du pays où on a commencéà parler. » Ma langue, ici, est celle de ma patrie ; il existe un continuum entre la langue que l’on parle et la terre-patrie où l’on est né, et l’allégeance filiale à celle-ci s’exprime dans la pratique de celle-là.
Il faut attendre le milieu du XXe siècle pour que s’impose le sens courant de « langue d’origine » que nous connaissons aujourd’hui, et que la langue commence à se détacher du territoire. Car la langue maternelle n’est pas nécessairement la langue du pays où l’on est né (le dictionnaire Le Robert observe justement que
« pour un Français né au Japon, élevé dans un milieu oùl’on parle français, la langue maternelle est incontestablement le français »). Ce n’est d’ailleurs pas toujours une langue première, la langue dans laquelle on a prononcé ses premiers mots : la légende veut que Montaigne ait appris le latin avant le français (qu’il considérait pourtant comme sa langue maternelle). Mieux encore, si on peut ne pas l’avoir parlée dans sa petite enfance, on peut aussi – après l’avoir apprise – l’oublier, ne plus la comprendre ou la parler. On peut aussi avoir deux langues maternelles (ce qui advient d’ailleurs souvent lorsque la langue du père et celle de la mère ne sont pas les mêmes) et on peut même tenir pour « maternelle » une langue que l’on n’a jamais su parler : le même dictionnaire Le Robert évoque le cas de figure d’« un Français dont les parents d’origineétrangère ne parlent plus que le français » et qui « pourrafort bien considérer comme sa langue maternelle unelangue qu’il ignore, celle que parlaient ses ancêtreslointains, si affectivement il ne se considère pas commefrançais ». C’est ainsi que certains Français issus de l’immigration peuvent tenir l’arabe ou le berbère pour langue maternelle sans pour autant pouvoir s’exprimer couramment dans l’une ou l’autre de ces langues. La langue maternelle est d’abord une langue identitaire, cette identité fût-elle vécue sur le mode de la perte, du déni ou de l’effacement, ou au contraire de la revendication. C’est la langue d’une patrie, fût-elle imaginaire ou perdue.

XAVIER NORTH

Illustration de Fassianos

Un outil d’émancipation
Or cette patrie peut être librement choisie, comme en témoignent les nombreux écrivains qui, n’ayant pas le français pour langue maternelle, n’en ont pas moins fait du français leur langue d’élection. Les raisons qui peuvent conduire un jeune Argentin, une adolescente uruguayenne ou bulgare, un spécialiste de la poésie anglaise, une étudiante libanaise ou un voyageur grec, lorsqu’ils sont tentés par l’écriture, à faire le choix du français, peuvent être très diverses : échapper à soi-même grâce à une langue étrangère ; se soumettre aux codes assez rigides du français dans la recherche d’une exactitude de l’expression ; éprouver plus profondément, dans le passage d’une langue à l’autre, la diversité des points de vue sur le monde ; faire d’une langue que l’on s’approprie en la maîtrisant un outil d’émancipation. Mais à vrai dire, le français, dès lors qu’on l’adopte pour faire oeuvre de création, quelle que soit son origine, ne devient-il pas une langue première, cette « douce langue natale » dont parle Baudelaire dans « L’invitation au voyage » ?
Si la langue maternelle est souvent la première langue apprise dans la petite enfance, si elle est en général la langue ou l’une des langues en usage dans la famille ou dans le pays auxquels on est attaché, elle est d’abord – qu’elle soit reçue en héritage ou librement choisie – la langue avec laquelle on se reconnaît un lien primordial. Est maternelle une langue que je désigne comme telle, qui me situe dans une lignée, me donne accès à une mémoire, que je décide d’habiter tout en me laissant habiter par elle, dans laquelle je peux renaître si je n’y suis déjà né ; et dans cette désignation, je fais acte de liberté. En renversant volontairement le déterminisme, comme l’auteur de , je fais à ma langue le cadeau d’une patrie. Je substitue au nationalisme linguistique un patriotisme langagier. René Char, que liait à Albert Camus une profonde amitié, le disait à sa manière : si la patrie nous donne en général une langue en héritage,« notre héritage n’est précédé d’aucun testament ».

Xavier North

 

 

 

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