Une plume française en Inde

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Guillaume Delacroix vit à Bombay où il assure la correspondance de Mediapart pour l’Asie du Sud. Ingénieur diplômé de Sciences-Po et des Ateliers Varan (réalisation de films documentaires), il a travaillé douze ans aux Echos et a ensuite collaboré à plusieurs autres médias : Le Nouvel Observateur, Liaisons Sociales, La Tribune, Vanity Fair, La Stampa, Sky24, Le Moniteur, Radio Classique.

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Guillaume Delacroix

Un entretien avec lui :

Bonjour ! Pour commencer, pourriez-vous vous présenter ? 

Je suis journaliste, un métier auquel je n’étais pas prédestiné. Après les classes préparatoires scientifiques (math sup/math spé), j’ai fait des études d’ingénieur des travaux publics, puis Sciences-po Paris, en section “relations internationales”. L’idée de travailler dans la presse m’a été soufflée à l’oreille par un professeur de droit, qui avait remarqué ma curiosité et ne m’imaginait pas enfermé dans un bureau. J’ai appris le métier sur le tas, comme on dit, en proposant mes services aux Moniteur, un magazine hebdomadaire spécialisé dans le génie civil et l’architecture, qui trouvait intéressant de faire faire des reportages de chantier à un ingénieur. Cette première expérience m’a donné l’occasion de voyager dans le monde entier, c’était une chance incroyable. Je rêvais néanmoins d’écrire dans un journal quotidien et quand j’ai trouvé une place au journal économique Les Echos, je m’y suis tellement plus que j’y suis resté douze ans ! J’ai d’abord travaillé à la rédaction du site internet, puis sur le journal papier, pour lequel j’ai suivi successivement la politique économique du gouvernement, le ministère des finances et enfin le patronat. J’ai ensuite été nommé correspondant à Rome pour trois ans, toujours pour Les Echos, et j’ai au passage écrit deux livres, l’un sur les scandales financiers du Medef, la principale organisation représentative des entreprises en France, l’autre sur la fin de l’ère Berlusconi en Italie. Parallèlement, je participais à des émissions politiques à la télévision, en France et en Italie, notamment sur LCI et BFM TV à ses débuts. J’enregistrais aussi des chroniques pour Radio Classique. J’ai ensuite décidé de tenter l’aventure du journalisme indépendant, en collaborant à des magazines comme Le Nouvel Observateur et Challenges, à la suite de quoi j’ai décidé de partir en Inde, d’abord pour le mensuel Vanity Fair, puis pour le site d’information Mediapart.

Pourquoi avez-vous choisi de vous installer en Inde et surtout à Mumbai ?

C’est une histoire personnelle qui m’a amené en Inde. Ma marraine avait épousé un Indien de Pondichéry dont j’étais très proche. Ce dernier vivait à Tours. Il me parlait souvent de son pays, il m’apprenait à cuisiner des plats indiens et cela nourrissait des rêves de voyages que je n’ai jamais pu faire avec lui. Je suis venu en Inde une première fois pour les vacances, à Bénarès, et une seconde fois pour un reportage, à Pune. C’est à ce moment là que j’ai pensé venir m’installer ici. J’ai fait un voyage de repérage et entre Delhi et Mumbai, le choix a vite été fait. J’adore Mumbai, son climat, sa folie, son énergie, son exubérance.

Selon vous, qu’est-ce que ces deux pays – l’Inde et la France – peuvent apprendre l’un de l’autre ?

On dit souvent qu’en venant vivre en Inde, les Français impatients deviennent patients et les patients impatients. Je fais clairement partie de la première catégorie et je pense que le dicton vaut aussi pour les Indiens qui s’installent en France, en voyant comment des amis originaires de Bombay ont du mal à s’habituer à notre beau pays ! Beaucoup de choses rapprochent l’Inde et la France : un tempérament que je qualifie de “latin”, un humour assez proche, un goût obsessionnel pour les repas et pour la politique… Mais nos deux pays ont tellement à apprendre l’un de l’autre ! Les Indiens enseignent aux Français une chose très importante : le sourire. Prendre la vie du bon côté n’est pas naturel en France et c’est le plus beau cadeau que me font mes voisins, mes amis, les gens que je rencontre dans le cadre de mon travail, depuis bientôt quatre ans que je vis à Mumbai. J’apprends, au quotidien, à ne pas m’inquiéter pour l’avenir. En Inde, la vie parait parfois très compliquée mais tout finit par se réaliser. Y compris les rêves les plus fous. Question de patience, mais aussi de confiance en soi-même. Les Indiens me transmettent aussi quelque chose de très important dans la vie : la sensibilité affective et la solidarité. Je pense qu’à l’inverse, les Français peuvent aider les Indiens à être un peu plus organisés. En disant cela, j’ai envie d’éclater de rire, car c’est un très très grand challenge !

Guillaume Delacroix

Guillaume Delacroix

Vous habitez en Inde depuis longtemps et vous y voyagez beaucoup. A votre avis, quels sont les clichés sur ce pays et ses ressortissants qui sont plus ou moins près de la réalité ? Lesquels sont faux ?

Dans la tête des Français qui connaissent l’Inde de loin, le sous-continent se résume au Rajasthan, au maharajas et aux éléphants. C’est comme la Toscane pour l’Italie et c’est d’ailleurs l’une des raisons qui m’ont poussé à venir ici. Je voulais écrire des articles sur l’Inde qui sortent de ces clichés, pour raconter à mes lecteurs francophones une Inde qui bouge, qui étonne, qui change. Une Inde plurielle, comme je viens encore de le voir lors de deux reportages récents, l’un sur les communistes du Kerala, à l’extrême sud-ouest, l’autre sur les tribus du Nagaland, à l’extrême nord-est. Peu de Français connaissent l’ampleur de cette diversité culturelle, ethnique, linguistique… L’autre cliché qui a la vie dure en France, c’est la question sanitaire. Beaucoup de gens croient encore qu’en venant en Inde, ils vont croiser des lépreux à chaque coin de rue et tomber nécessairement malade. Il y a des réflexes à acquérir et il faut savoir être prudent. Mais là encore, l’Inde est en train de changer, à grande vitesse. En parlant de vitesse, il me vient d’ailleurs à l’esprit une image de l’Inde qui, pour le coup, reste vraie à mon sens. Elle concerne le rapport des Indiens au temps. Il est extrêmement compliqué pour un Occidental de comprendre pourquoi à Mumbai, les voitures démarrent avant que le feu rouge passe au vert, pourquoi les gens se bousculent dans la queue pour acheter un ticket de train, ou pourquoi encore dans l’avion, ils se lèvent avant que l’appareil se soit garé… alors qu’en même temps, il faut attendre parfois des heures pour être servi au restaurant, et trois mois pour ouvrir un compte en banque. C’est incompréhensible.

On sait que vous aimez bien l’Inde. Par conséquent, y a-t-il des thèmes que vous essayez d’aborder de manière plus nuancée que d’habitude dans vos articles, pour ne pas renforcer l’image stéréotypée de ce pays à l’étranger ?

La place des femmes dans la société indienne est un vrai sujet mais je m’efforce de ne pas écrire un article chaque fois qu’un viol est rapporté par la police ou par la presse locale. Il y a des questions comme celle-ci qui sont systématiquement montées en épingle en France, surtout depuis le drame survenu en décembre 2012 dans un bus de Delhi. Dans le jargon journalistique, on appelle cela un marronnier, pour dire que c’est un thème qui revient régulièrement dans l’actualité, de manière automatique. Il y en a d’autres, comme la question des femmes qui s’immolent par le feu à la mort de leur mari, ou les attaques à l’acide. Ce sont des problèmes sociétaux terribles mais il faut, à mon avis, savoir ne pas parler que de cela.

D’après vous, pourquoi autant d’indiens apprennent-ils le français ?

Les Indiens ont un don pour les langues. Quand je suis arrivé à Mumbai, j’adorais la réponse que me faisaient tous ceux à qui je demandais quelles langues étrangères ils parlaient. Gujarati, bengali, kannada, malayalam, tamoul… Que des langues indiennes, si j’ose dire ! Mais combien de langues ! C’est impressionnant à quel point les Indiens sont polyglottes, les Français devraient en prendre de la graine.  S’agissant de l’apprentissage du français, j’imagine que c’est pour pouvoir mieux profiter de leur voyage quand ils viennent en France ? Ou pour mieux comprendre le cinéma français quand il y a des projections à l’Alliance Française ?

Pour conclure, quels sont les projets sur lesquels vous vous focalisez en ce moment ?

J’aimerais visiter le Pakistan et le Bangladesh. De même que j’apprends sur moi-même en vivant dans un pays étranger, je suis sûr que j’apprendrais énormément sur l’Inde en l’observant de chez ses voisins. Je l’ai déjà expérimenté en allant à deux reprises au Népal, à propos de la nouvelle Constitution et de la place des minorités dans les institutions. Nous, les journalistes occidentaux, nous relevons souvent que l’Inde a un problème avec tous les pays qui l’entourent, pour des raisons diverses et variées. J’aimerais comprendre pourquoi. Comme je couvre toute l’Asie du sud pour Mediapart, j’ai ma petite idée sur la question, car je lis régulièrement la presse d’Islamabad, de Dacca et de Katmandou. Cependant, il faudrait que j’aille vérifier sur place. Et vérifier, c’est l’essentiel du métier de journaliste.

Siddharth Bhatt

Rédaction, AF Magazine Inde-Népal

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