Marguerite Duras avait raison

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Festival of France

Marguerite Duras avait raison : il y a bien eu une Ambassade de France à Calcutta. Une ambassade éphémère, créée par la seule puissance des mots, par la magie d’un lieu, par la passion d’une équipe.

Pendant trois nuits, la chanson India Song a résonné entre les colonnes du palais de Tagore ; pendant trois nuits les cris d’un vice-consul consumé par un amour interdit ont semblé réveiller les fantômes du théâtre du même Tagore, pendant trois nuits 800 invités à une réception chez Son Excellence l’Ambassadeur ont tour à tour été désorientés dans leur attente et leur vision d’un théâtre classique, transportés dans un passé imaginaire mais tellement réel, enthousiasmés par un processus de création et de réalisation inattendu.
L’histoire est durassienne, mais aussi universelle ; la mise en scène d’Eric Vignier est tout aussi ingénieuse que provocatrice ; soudain par leur talent et leur travail, les comédiens indiens cèdent leur place et leur identité aux diplomates français surannés mais tellement atemporels. La langue anglaise est reléguée très vite au rang de sous-titres, nécessaires pour nous traduire l’histoire tandis que les diplomates se mettent à parler la langue de Marguerite Duras.

Gates to India song - Nandita Das

L’universalité du non-dit et la confiance accordée au spectateur pour écrire les chapitres manquants, comme dans la biographie improbable, pardon, « impossible » du vice-consul, représentent quelques unes des clés pour tenter de comprendre à quel point le metteur en scène désire s’affranchir d’un théâtre classique et rassurant dans sa narration. La lecture sur scène, les répétitions des passages écrits par l’écrivain puis lus par les acteurs, les extraits imbriqués des deux récits parallèles qui parviennent pourtant à se heurter déroutent dans un premier temps, mais peu à peu le puzzle, non pas celui de l’histoire mais de la forme même, se met en place ; le théâtre s’affranchit de son carcan orthodoxe et la pièce peut débuter, mais non : elle avait déjà débuté, sans bruit, sans fureur, sans tempête.

Le vice-consul : Suhaas Ahuja

Les accessoires participent à cette construction personnelle : en dehors de la table et des chaises indispensables pour dessiner et créer l’espace, en plus du revolver, de la lampe et des dossiers  qui ponctuent tour à tour la biographie du vice-consul, ce sont les livres qui sont omniprésents ; le livre, argument à l’origine autant qu’objet de la pièce, et qui en devient le sujet, avec une date et un lieu de naissance, respectivement année de parution et éditeur…

Et puis, il y a l’ultime élément du décor : les paravents-étagères imaginés et construits pour supporter des centaines de triangles dorés. Mais là, quelle interprétation leur allouer ? Le triangle banal des amours extraconjugales ? La pyramide des castes et classes sociales ? La trinité chrétienne ? Finalement personnellement, j’opterais, d’abord parce nous sommes dans le monde de Duras, pour un triangle symbolisant l’Indochine française, si lointaine mais toujours présente dans le texte et  reposant sur les trois contrées du Vietnam, du Laos et du Cambodge, et ensuite juste pour montrer, si nécessaire il est encore besoin, que derrière l’intention de l’écrivain, du metteur en scène, le spectateur et le lecteur chercheront, ou simplement trouveront sans même s’évertuer, mille autres interprétations.
Mais ces triangles de feu ne sont pas statistiques, loin de là : une merveilleuse lumière, elle aussi mise en scène, leur offre l’or et l’argent ainsi que mille ombres spectrales, de l’obscurité à la clarté ; et quelques minutes juste avant l’apparente fin, les triangles se font l’écho des âmes perdues de la mendiante, de son enfant, d’Anne-Marie, en leur offrant une chapelle ardente, en construction mais jamais complétée.

Les costumes, par leur beauté et par leur redondance, révèlent aussi plusieurs messages: lorsque Nandita Das devient Anne-Marie, les triangles brodés de ses robes dialoguent avec les triangles du décor en reflétant et diffusant la même lumière tandis que la splendeur des broderies ornant les costumes de l’Ambassadeur et du vice-Consul font écho aux lépreux agonisant sur les trottoirs de la ville et les berges du Gange. La blancheur, c’est celle des costumes coloniaux qui veulent s’affranchir le temps d’une réception de la crasse ambiante de Calcutta et de sa chaleur accablante, et puis c’est celle que les asiatiques revêtent pour la douleur, la mort et le deuil et qui transparaît dans le foulard que le vice-Consul utilise pour soutenir la mâchoire de son futur cadavre.

Le vice-consul et Anne-Marie Stretter

La fragilité du vice-consul n’a jamais été mieux exprimée que par son torse nu et la lame de rasoir sur sa gorge ; Anne-Marie ne l’aime pas pour son corps d’athlète, pour sa position hiérarchique ou son rang protocolaire, mais bien pour sa virginité en amour, et la vulnérabilité qui en découle. Pathétique, il devra s’enivrer pour hurler son amour devant des invités bien pensants, silencieux voyeurs assis en rang d’oignons sur des chaises immaculées qui l’observent, l’auscultent et peut-être le plaignent, depuis la cour du poète bengali.

Gates to India Song puisqu’il s’agit de cette pièce est bien plus que cela, les degrés de lecture sont multiples, les lieux où elle sera jouée dans le futur seront tous différents, certains acteurs qui l’interprèteront ne sont sans doute pas encore nés, et bien sûr les spectateurs la recevront tous de manières différentes, certains l’appréciant plus que d’autres, quelques uns l’encenseront même lorsque plusieurs la détesteront pour des raisons qui leur seront propres ou parce que leur maître leur aura appris qu’une pièce de théâtre se déroule en cinq actes, avec une unité de temps, une autre de lieu, une dernière d’action.
Gates to India Song n’est pas une pièce outrageusement avant-gardiste, mais comme bien des œuvres, elle exige un effort moins de compréhension que d’imagination ; pendant trois soirées exceptionnelles, le fantôme de Marguerite Duras a rencontré l’esprit de Rabindranath Tagore, ils ont écouté et regardé ensemble, et ensemble ils ont approuvé.

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Rédaction

Directeur de publication : Délégation Générale de la Fondation Alliance Française en Inde et au Népal

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